Le mythe de Prométhée

L’histoire nous apprend comment les dieux firent naître les créatures terrestres, en particulier les hommes et les animaux. Prométhée et Epiméthée furent alors chargés d’attribuer à chaque créature des qualités et des pouvoirs, suffisamment et équitablement de manière à ce que tous puissent survivre.
Epiméthée exécuta d’abord cette tâche avec une certaine efficacité, sauf que dans sa distribution il oublia finalement les êtres humains qui se retrouvèrent « nus » et totalement démunis. Si bien que son frère Prométhée décida de combler ce déficit en attribuant aux hommes ce qui était jusque ici l’apanage des dieux : le feu (qu’il vola au dieu forgeron Héphaïstos), et les arts, c’est-à-dire les techniques (qu’il vola à Athéna).
Les dieux furent outrés par l’audace de Prométhée et on raconte que Zeus, en représailles, attacha Prométhée sur la montagne du Caucase où il se fit dévorer le foie à petit feu par un rapace…

 

« C’était le temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la naissance de celles-ci, voici que les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu et de toutes les substances qui se peuvent combiner avec le feu et la terre. Au moment de les produire à la lumière, les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Epiméthée de distribuer convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient à être pourvues. Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui-même la distribution:  » Quand elle sera faite, dit-il, tu inspecteras mon œuvre. » La permission accordée, il se met au travail.Prométhée de Théodore RomboutsDans cette distribution, il donne aux uns la force sans la vitesse ; aux plus faibles, il attribue le privilège de la rapidité; à certains il accorde des armes; pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre qualité qui puisse assurer leur salut. A ceux qu’il revêt de petitesse, il attribue la fuite ailée ou l’habitation souterraine. Ceux qu’il grandit en taille, il les sauve par là même. Bref, entre toutes les qualités, il maintient un équilibre. En ces diverses inventions, il se préoccupait d’empêcher aucune race de disparaître.

Après qu’il les eut prémunis suffisamment contre les destructions réciproques, il s’occupa de les défendre contre les intempéries qui viennent de Zeus, les revêtant de poils touffus et de peaux épaisses, abris contre le froid, abris aussi contre la chaleur, et en outre, quand ils iraient dormir, couvertures naturelles et propres à chacun. Il chaussa les uns de sabots, les autres de cuirs massifs et vides de sang. Ensuite, il s’occupa de procurer à chacun une nourriture distincte, aux uns les herbes de la terre, aux autres les fruits des arbres, aux autres leurs racines; à quelques-uns il attribua pour aliment la chair des autres. A ceux-là, il donna une postérité peu nombreuse; leurs victimes eurent en partage la fécondité, salut de leur espèce.

Or Epiméthée, dont la sagesse était imparfaite, avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux, et il lui restait encore à pourvoir l’espèce humaine, pour laquelle, faute d’équipement, il ne savait que faire. Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l’homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes. Et le jour marqué par le destin était venu, où il fallait que l’homme sortît de la terre pour paraître à la lumière.

Prométhée, devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l’homme, se décide à dérober l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna, et en même temps le feu, – car, sans le feu il était impossible que cette habileté fût acquise par personne ou rendît aucun service, – puis, cela fait, il en fit présent à l’homme.

(…) C’est ainsi que l’homme se trouve avoir en sa possession toutes les ressources nécessaires à la vie, et que Prométhée, par la suite, fut, dit-on, accusé de vol ».

Platon, Protagoras, 320c-321d


cf. aussi jusqu’à 3:41 cette lecture du mythe par Bernard Stiegler :


Pour aller plus loin : il faut bien noter que Platon met ce mythe dans la bouche de Protagoras, qui est un sophiste, et que le thème de ce dialogue éponyme (appelé le Protagoras) n’est pas du tout la technique en tant que telle mais la vertu ;  et que la question débattue (qui d’ailleurs ne sera pas résolue) entre Socrate et Protagoras est celle de savoir si la vertu est enseignable.  Dans un premier temps, l’instructeur Protagoras prétend que oui (Socrate en doute, puis chemin faisant les positions s’échangeront).

Il y a clairement une question politique derrière la technophilie de Protagoras. La technique est, en effet, associée à la capacité ou vertu politique  : de  même que la technique a été donnée à l’homme par Prométhée, Zeus leur donnera le jugement politique et la capacité de vivre en communauté ; cette vertu politique étant d’ailleurs à penser encore comme un pharmakon [une antidote] à la technique qui, sans elle, ne serait qu’un pouvoir débridé..