Le projet Gilgamesh

Avant la fin des temps modernes, la plupart des religions et des idéologies tenaient pour une évidence que la mort était notre inéluctable destin et en firent même la principale source du sens de la vie (essayons d’imaginer l’islam, le christianisme ou la religion de l’Egypte ancienne sans elle..).

C’est aussi le thème du mythe le plus ancien connu à ce jour : le mythe de Gilgamesh, de l’antique Sumer.

 

Le héros, le roi Gilgamesh d’ Uruk pouvait vaincre tout le monde au combat, et pensait qu’il trouverait le moyen de vaincre la mort.
Il entreprit alors un voyage au bout de l’univers, au bout de l’enfer, mais Gilgamesh échoua dans sa quête et s’en retourna les mains vides.
Quand les dieux créèrent l’Homme, avait-il appris, ils avaient fait de la mort sa destinée inévitable,et il devait apprendre à vivre avec elle.

Mais les adeptes du progrès ne partagent pas ce défaitisme, car la mort est simplement un problème technique.
Et chaque problème technique a une solution technique

Si tuer la mort paraît être un objectif lointain, déjà nous avons réalisé des prouesses qui étaient inconcevables voici quelques siècles
Au XIIème siècle , la seule façon d’arrêter la gangrène était d’amputer le membre infecté.Ainsi en 1199 , le roi Richard Coeur de Lion fut touché par une flèche à l’épaule gauche…. il en mourut 15 jours plus tard dans des douleurs atroces, car pour une épaule,impossible d’amputer.
Aujourd’hui , nous parlerions d’une blessure mineure.
Encore au XIXème siècle, c’est-à-dire hier,les meilleurs médecins ne savaient pas empêcher l’infection et arrêter la putréfaction des tissus et dans les hôpitaux de campagne,par peur de la gangrène, les chirurgiens amputaient couramment les mains, les bras et les jambes des soldats même légèrement blessés. Deux siècles après Waterloo , la situation est méconnaissable et l’espérance de vie a bondi de 25-40 ans = environ 80 ans dans le monde développé

Un bon exemple est la famille du roi d’Angleterre Edouard Ier (1237-1307 ) et de sa femme, la reine Eleanor (1241-1290) qui eurent 16 enfants bénéficiant des meilleures conditions de vie de l’époque. Dix enfants sur seize moururent dans l’enfance , six seulement franchirent le cap des onze ans et 3 vécurent au-delà de 40 ans. Pour autant que nous le sachions les parents royaux étaient un couple  » sain » qui ne transmit aucune maladie héréditaire.
Une telle perte est inconcevable de nos jours , même pour les populations les plus misérables de la planète.

Combien de temps prendra le projet Gilgamesh – cette quête de l’immortalité ?
100 ans ,500, 1000 ans ? Mais qu’est-ce au regard des 70 000 ans de l’histoire de l’humanité quand Sapiens était encore un chasseur-cueilleur ?
Songeons que des spécialistes du génie génétique ont dernièrement réussi à multiplier par six l’espérance de vie moyenne du ver Caenorbabditis elegans , pourquoi ne pas en faire autant pour homo sapiens?
Songeons que des spécialistes en nanotechnologie travaillent actuellement en 2017 à un système immunitaire bionique composé de millions de nano-robots qui habiteraient nos corps, combattraient virus et bactéries, ouvriraient les vaisseaux sanguins obstrués,élimineraient les cellules cancéreuses et inverseraient même le processus de vieillissement.

 

Le mythe de Prométhée

L’histoire nous apprend comment les dieux firent naître les créatures terrestres, en particulier les hommes et les animaux. Prométhée et Epiméthée furent alors chargés d’attribuer à chaque créature des qualités et des pouvoirs, suffisamment et équitablement de manière à ce que tous puissent survivre.
Epiméthée exécuta d’abord cette tâche avec une certaine efficacité, sauf que dans sa distribution il oublia finalement les êtres humains qui se retrouvèrent « nus » et totalement démunis. Si bien que son frère Prométhée décida de combler ce déficit en attribuant aux hommes ce qui était jusque ici l’apanage des dieux : le feu (qu’il vola au dieu forgeron Héphaïstos), et les arts, c’est-à-dire les techniques (qu’il vola à Athéna).
Les dieux furent outrés par l’audace de Prométhée et on raconte que Zeus, en représailles, attacha Prométhée sur la montagne du Caucase où il se fit dévorer le foie à petit feu par un rapace…

 

« C’était le temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la naissance de celles-ci, voici que les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu et de toutes les substances qui se peuvent combiner avec le feu et la terre. Au moment de les produire à la lumière, les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Epiméthée de distribuer convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient à être pourvues. Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui-même la distribution:  » Quand elle sera faite, dit-il, tu inspecteras mon œuvre. » La permission accordée, il se met au travail.Prométhée de Théodore RomboutsDans cette distribution, il donne aux uns la force sans la vitesse ; aux plus faibles, il attribue le privilège de la rapidité; à certains il accorde des armes; pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre qualité qui puisse assurer leur salut. A ceux qu’il revêt de petitesse, il attribue la fuite ailée ou l’habitation souterraine. Ceux qu’il grandit en taille, il les sauve par là même. Bref, entre toutes les qualités, il maintient un équilibre. En ces diverses inventions, il se préoccupait d’empêcher aucune race de disparaître.

Après qu’il les eut prémunis suffisamment contre les destructions réciproques, il s’occupa de les défendre contre les intempéries qui viennent de Zeus, les revêtant de poils touffus et de peaux épaisses, abris contre le froid, abris aussi contre la chaleur, et en outre, quand ils iraient dormir, couvertures naturelles et propres à chacun. Il chaussa les uns de sabots, les autres de cuirs massifs et vides de sang. Ensuite, il s’occupa de procurer à chacun une nourriture distincte, aux uns les herbes de la terre, aux autres les fruits des arbres, aux autres leurs racines; à quelques-uns il attribua pour aliment la chair des autres. A ceux-là, il donna une postérité peu nombreuse; leurs victimes eurent en partage la fécondité, salut de leur espèce.

Or Epiméthée, dont la sagesse était imparfaite, avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux, et il lui restait encore à pourvoir l’espèce humaine, pour laquelle, faute d’équipement, il ne savait que faire. Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l’homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes. Et le jour marqué par le destin était venu, où il fallait que l’homme sortît de la terre pour paraître à la lumière.

Prométhée, devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l’homme, se décide à dérober l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna, et en même temps le feu, – car, sans le feu il était impossible que cette habileté fût acquise par personne ou rendît aucun service, – puis, cela fait, il en fit présent à l’homme.

(…) C’est ainsi que l’homme se trouve avoir en sa possession toutes les ressources nécessaires à la vie, et que Prométhée, par la suite, fut, dit-on, accusé de vol ».

Platon, Protagoras, 320c-321d


cf. aussi jusqu’à 3:41 cette lecture du mythe par Bernard Stiegler :


Pour aller plus loin : il faut bien noter que Platon met ce mythe dans la bouche de Protagoras, qui est un sophiste, et que le thème de ce dialogue éponyme (appelé le Protagoras) n’est pas du tout la technique en tant que telle mais la vertu ;  et que la question débattue (qui d’ailleurs ne sera pas résolue) entre Socrate et Protagoras est celle de savoir si la vertu est enseignable.  Dans un premier temps, l’instructeur Protagoras prétend que oui (Socrate en doute, puis chemin faisant les positions s’échangeront).

Il y a clairement une question politique derrière la technophilie de Protagoras. La technique est, en effet, associée à la capacité ou vertu politique  : de  même que la technique a été donnée à l’homme par Prométhée, Zeus leur donnera le jugement politique et la capacité de vivre en communauté ; cette vertu politique étant d’ailleurs à penser encore comme un pharmakon [une antidote] à la technique qui, sans elle, ne serait qu’un pouvoir débridé..